Voici pour ma troisième suite de Noël, un conte librement inspiré d'un chapitre du livre de Clarissa
Pinkola-Estes, "marquer son territoire ou les limites de la rage et du pardon". Au départ, je voulais écrire un texte personnel, voire intime, mais devant le risque d'y mettre mal à l'aise
certains lecteurs ou lectrices, j'ai préféré reprendre un conte déjà existant en le ré-écrivant à ma sauce, le message demeurant intact.
La voie de l'ours
Dans la région du Kaz Dag, en Asie, vivait autrefois Vladinia, une jeune femme enjouée, amante de Varlam, parti à la guerre contre les Avars.
Pendant des années, elle l'attendit avec espoir, tout en tissant ses tapis de laine et de soie colorés, en aménageant leur maisonnette
à l'orée du village.
Quand la victoire du Basileus fut annoncée et qu'on pût enfin espérer le retour des soldats, Vladinia se réjouit, redoublant
d'activités pour finir d'aménager leur nid d'amour et se parer de la meilleure manière pour l'accueillir. Elle se rendit aussi au marché pour se procurer de quoi confectionner les plats préférés
de Varlam : une soupe aux pois cassés, des brochettes d'agneau au romarin et des loukoums à la pistache.
Seulement voilà, Varlam n'était pas de la même humeur ... tant d'années à se battre, dans le froid, le vent et la pluie, la faim au
ventre et la soif aux lèvres, avec la mort pour maîtresse et la terre froide pour tout matelas.
Il salua à peine Vladinia, tout en refusant d'entrer dans la maison, sans même toucher à la nourriture, il partit s'installer non loin
de là, dans la forêt.
Vladinia se mit à pleurer doucement, une fois Varlam parti. Qu'a-t-il bien pu lui arriver de terrible pour qu'il soit devenu si
ombrageux ? Se demanda-t-elle. bah, j'essaierai de lui porter un panier de nourriture, demain. On verra bien...
Le lendemain, ce qu'elle vit ne lui plut guère. Varlam la renvoya tout en prenant le panier victuailles pour un ballon. Laisse-moi
tranquille !!! Laisse-moi seul !
Pas encore découragée, Vladinia y retourna le lendemain, mais là, même punition : "comprends-tu, femme, que je veuille rester tout
seul ?" Il ne sait même plus mon prénom, se dit-elle en rentrant chez elle. Ce triste manège dura tant et tant que Vladinia commença à désespérer vraiment. Elle aimait si tendrement Varlam
qu'elle ne pouvait se résoudre à le laisser partir. Alors, elle décida d'aller rendre une petite visite à la veille Dimitra, une femme étrange, qu'on disait sorcière ou guérisseuse et qui vivait
dans une caverne, après la forêt.
"Varlam n'est plus le même homme depuis qu'il est revenu de la guerre. Il refuse tout ce que je lui préparer et n'ai même pas entré
dans notre maison. Il est toujours en rage et je ne sais plus quoi faire pour le ramener à moi, apaisé et que nous puissions à nouveau nous aimer".
Dimitra prit un long moment avant de réponse: « Guérir Varlam n'est pas impossible, mais j’ai besoin d’un ingrédient et là, je 'en ai plus. Veux-tu m'aider
?"
Vladinia lui déclara : "je suis si rassurée qu'on puisse faire quelque chose. Bien sûr que je veux vous aider".
Alors, reprit la vieille, il te faut que tu escalades le Kaz Dag, que tu trouves un animal. Un ours.
Oh ! soupira Vladinia.
Te découragerais-tu déjà ?
Non. Je suis prête à tout, Dame Dimitra. Mais j'ai un peu peur, c'est vrai.
Alors voilà. Si tu décides d'y aller, voilà ce que tu dois faire. Prépare un sac de nourriture, de bons vêtements bien chauds et quand
tu seras en présence de l'ours, essaie de lui prendre un poil de son torse, là où c'est blanc. Rapporte-le moi et je pourrais à ce moment là guérir Varlam.
Tout en suivant les indications de la vieille guérisseuse pour ses préparatifs, Vladinia se donna du courage en priant devant l'Icône
de la vierge du Signe. Bien sûr, il n'était pas très chrétien de demander l'aide d'irréductibles païens comme Dimitra mais elle ne voulait pas y regarder de plus près. Elle avait besoin de toutes
ses formes et de tous les savoirs à sa disposition.
Le lendemain matin, elle escalada les premiers côtes du Kaz Dag, au milieux des feuillus rafraîchissants car il faisait très chaud ce
jour-là et elle remercia la nymphe de la forêt de lui faciliter la tâche en lui offrant cette ombre.
Plus elle avançait et plus elle commençait à sentir ses pieds douloureux. Elle s'assit un moment près d'un monticule de pierres,
vestiges d'un vieux sanctuaire à la déesse Artémis. Les pierres, qui ont été les témoins inertes de tant de prières, semblaient lui renvoyer toute la chaleur des dévotions passées. Elle se remit
donc à prier... "donne moi de la force"...
Elle se remit en marche et avança sur un sol encombré de ronces et plantes urticantes. De sombres oiseaux planaient dans le ciel et
Vladinia se mit à avoir peur... Les vieux du village disaient que près du sommet de Kaz Dag, erraient les âmes errantes qui avaient pris la forme de corbeaux. Sans comprendre ce qu'elle faisait,
elle chantonna un air à sa façon : "n'ayez pas peur. Je suis avec vous. Allez maintenant en paix. Je prierai pour vous."
Tout en grimpant, à chaque pas, elle pensait à Varlam... Elle se souvenait de la peau, tiède et lisse, de sa voix caressante... avant.
Elle revit en pensée, leurs jeux amoureux, leurs ballades et tout ce dont ils avaient longuement parlé. Elle ne se rendit meme pas compte que le froid tombait sur ses épaules tout comme la nuit.
Elle continuait sa longue ascension... Elle espérait trouver un abri pour se reposer et dormir un peu. Un ange dut l'entendre car à quelques mètres de là, elle trouva un vieux refuge abandonné où
elle s'installa pour la nuit. "Merci mon dieu". Elle s'endormit sans même manger de ses provisions.
Quand elle s'éveilla, tout était calme. Le soleil brillait par une petite lucarne du vieux refuge, ce qui redonna du courage à
Vladinia. Et du courage, il allait lui en falloir beaucoup car elle était maintenant proche du sommet, là où l'ours vivait.
Elle passa sa journée à chercher ses traces. Ca n'est au soir tombant qu'elle découvrit de grosses crottes. Pas de doute, il n'est
plus loin.
Soudain un rugissement furieux monta derrière elle... (La suite, demain)
ce que vous me dites